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Texte en ligne : Son âme

Voici un nouveau texte que je mets en ligne sur mon blog. Je l'avais initialement écrit pour l'appel à texte Bestiaire asiatique des éditions Voy'el puis suite à son refus, l'avait envoyé pour l'AT Malpertuis V.
Les deux réponses m'ont confirmé ce que je pensais déjà de ce texte, ce n'est pas vraiment une nouvelle et la narration est un peu étrange. Du coup, je me suis dit que ce texte aurait sa place sur mon blog, et qu'au moins il ne finirait pas au placard. Donc le voici.
Son âme
11 mars 2011


Nous sommes tous là, innombrables, immobiles et silencieux, comme si la bonne fortune nous avait quittés. Nous ne voulons plus penser, ni réfléchir, nous voulons laisser refleurir nos cerisiers.
Là-bas, sur le dos d’une montagne irisée de bleu, l’éléphant dort encore ; son énorme cavalier nous présente son ventre gras ourlé de feuilles d’or et de bijoux. Il scrute l’horizon, assis en tailleur sur sa monture immaculée, méditant des pensées que nous ne pouvons même pas concevoir. Plus imposant que la plus haute des statues érigées en son honneur, il sourit.
A-t-il déjà pleuré une seule fois ? Ses joues ont-elles, une seule fois, reçues la pluie de sa tristesse ?

— À quoi bon ? semble-t-il me répondre d’un œil bienveillant.

L’écho de son existence irradie l’horizon, un instant le mal recule. Le regard que nous échangeons me rassérène, l’espace d’un soupir. Je ne suis qu’un piètre tanuki face à l’immensité de son amour et de sa sagesse. Une créature d’ici, ni tout à fait raton-laveur ni tout à fait blaireau.
Au sein de mon cœur, un nénuphar éclot sur une eau qui m’engloutit. Ma force, je la puise d’une terre aujourd’hui déchirée, d’un monde qui s’effondre sur la beauté des lendemains, de flammes qu’ils ont attisées.

Dans la campagne qui nous environne, le vent bouscule les jeunes pousses de riz encore alignées sur leur terrasse. La plaine est noyée de sel ; sa peau de céladon court vers l’horizon en nuances d’émeraude et d’anis, comme pour échapper à la morsure de Yamata-no-Orochi. S’il ne s’agissait que d’un serpent à huit têtes, sans doute pourrions-nous faire face ; mais aujourd’hui l’océan a dévoré le ciel pour s’en faire une muraille et se jeter contre notre île. Tsunami ; ce mot résonne jusqu’à mes tripes.
Çà et là, les vestiges d’une nōka flottent comme autant de petites barques abandonnées. Ma gorge se serre au souvenir des veaux qui tétaient, hier encore, leur mère. Je relève la tête et ferme les poings, si fort que mes griffes percent mes paumes.
Par-delà l’échine ronde des collines, je devine le gris et le béton des villes. Sur les façades salies par le temps et la tempête, les fenêtres dessinent des yeux apeurés et des bouches grandes ouvertes, paralysés par la terreur.
Au creux des flots déchaînés, des bateaux subissent la punition sévère des vagues déferlantes. Il n’y a plus d’appel à l’aide, il est trop tard ; ils l’ont bien mérité.

Je reçois alors, contre mon épaule, l’amitié d’une caresse animale. À la fois sensuelles et pudiques, les kitsune se balancent de gauche à droite. Leurs hanches cuivrées, habillées de grelots, dessinent des fresques signées par le plumeau blanc de leurs queues souples. L’espace d’un instant, je me demande si elles comprennent vraiment : la triste courbure de leurs oreilles rousses répond à mes doutes.
Nous devons, je dois prendre les armes, éradiquer l’engeance qui pourrit notre sol.

Entre les lanternes portées à bras-le-corps, les flambeaux, les bannières et les flots d’étincelles, notre tristesse et notre foi s’embrassent à pleine bouche. Nous courbons le dos sous un poids douloureux et cher à notre cœur. Nous essayons de ne plus penser, ni réfléchir. Bientôt refleuriront nos cerisiers.

Ils sont tous là, plus hagards et inquiets qu’une abeille sans miel. À la fois si vivants et si intangibles que cela nous en fait mal. Je peux goûter au sel sur leurs joues, j’y perçois à la fois l’iode et les larmes. Ils sont couverts de boue, portent leurs enfants évanouis à bout de bras, goûtent de force au fruit amer de leur inconscience.
Nous voudrions tous restés là à observer leur souffrance, boire chaque sursaut de leurs pauvres carcasses jusqu’à la lie. Le gros homme sur son éléphant nous en dissuade d’un raclement de gorge.

Chacun d’eux porte un nœud serré au creux du ventre, alors que nous-mêmes étouffons de haine. Ils courent, se débattent et s’interrogent ; tandis que le cavalier ordonne notre départ.
J’entends alors les tambourins et je sais qu’ils viennent aussi du creux de ma poitrine. Féroce, grave et profonde, ma tristesse se tourne vers ce peuple qui se délite.

Nous avançons au-devant d’un souffle malin et d’une tempête de menaces, sans aucune intention d’échouer. Nous sommes un flot de pieds, d’ailes et d’espoirs. Nos voix s’élèvent et prennent leur envol jusqu’au ciel fourmillant de griffes et de plumes. Puisqu’ils ne savent plus, puisqu’ils n’ont jamais voulu comprendre la valeur de la terre qu’ils foulent, nous leur apprendrons par la force.
Ils sont à ce point tournés vers eux-mêmes qu’au plus fort de la catastrophe, ils ne remarquent même pas notre présence.

De tout mon ventre s’élève une vague qui me pousse à poursuivre ma marche, malgré la peur. Je ne sais encore si mon âme acceptera ce mal nécessaire. Mais nous n’avons plus le choix, ils doivent tous disparaître ; alors refleuriront nos cerisiers.

Autour de nous, Seiryuu le grand dragon, Suzaku l’oiseau vermillon, Genbu l’obscure tortue et Byakko le tigre d’argent grondent d’une même voix.
Maître des saisons, des éléments et des orients, ils nous offrent un tourbillon d’azur, d’aurore, d’ébène et de neige. À la fois berceuse et chant de guerre, leurs feulements s’enlacent en une mélodie profonde.

Bientôt, nous pénétrons dans une cité submergée de cris et de plaintes. La pression s’accentue sur notre dos, nous n’avons pas le droit de céder. Malgré la pitié que j’éprouve à la vue de cette foule de pantins désarticulés, je sais la justice de notre cause. Cela n’empêche pourtant pas ma conscience de hurler au meurtre.
Je n’ai d’autres choix que de les haïr, femmes comme nourrissons, vieillards comme pères de famille, de laisser mon cœur s’emplir de la boue noire de la colère. Laisser la vague déferler en moi puisqu’ils n’ont jamais aimé leur pays.
Je ne suis qu’un piètre tanuki, mais je sais que les personnes aimantes n’écorchent pas ce qu’elles chérissent, ni n’empoisonnent la mère qui les nourrit. Cela, seuls les criminels se le permettent. Mais ils l’ont oublié et préfèrent remplir leurs prisons de simples voleurs de pommes.

Je sens alors l’eau entre mes orteils, son seul contact me laisse au bord de la nausée. Je tente d’échapper à ma propre haine et cherche une bouffée d’air autour de moi, sans comprendre pourquoi mes compagnons se sont serrés de cette façon.
Mes yeux rencontrent, à ce moment-là, une lucarne grésillante échouée derrière une vitrine ravagée. Flash par flash, les images nous sautent à la gorge et aux tripes. Ils fuient tous un monstre de béton fumant. Je sais le cœur qui bat dans la poitrine de cette créature, je connais sa puissance, je flaire son poison. Nous le savons tous. Ils l’ont nourri de leur appétit de posséder, préférant le confort de leurs petites vies à la sauvegarde de leur terre. Ils l’ont nourri, aujourd’hui c’est lui qui les dévore.
Nous tremblons tous sur nos pattes, certains s’excitent jusqu’à mordre leur voisin. La rage qui couvait en nous s’empare de nos esprits et vrille notre raison.
Qu’ont-ils fait ? Qu’espéraient-ils ?

Un chant surgit alors ; cristallin et étranger, il capte notre attention. Je déborde de larmes et mon poil se couvre d’un nouveau sel. Nous cherchons tous la provenance de cette comptine entêtante, quand enfin il s’avance vers nous.
Nos babines se retroussent aussitôt. Les genoux et les coudes écorchés, il n’a même pas six ans. Dans sa tignasse maculée de boues, quelques brins d’algues rouges finissent de sécher. C’est un petit d’homme, pas plus haut qu’un brin de blé, il est tout ce que nous détestons.

C’est alors qu’il lève les yeux sur le premier rang du défilé. Ses larmes se figent sur ses joues plus vite qu’une goutte de rosée sur l’aile d’une libellule. D’instinct, je me saisis de la bouteille qui bat contre ma hanche et avale une grande rasée de saké. Mes muscles se tendent, mes mâchoires se crispent, je voudrais lui faire du mal, l’écorcher, le faire souffrir, lui faire payer les fautes de son peuple. Autour de moi, mes compagnons vibrent du même élan, la fièvre monte dans nos rangs.
Je ne sais ce qui va advenir, le garçonnet semble réellement nous voir. Une première voix surgit :

— Va-t-en !

Suivie d’un brouhaha.

— Oui va-t-en !

— Retourne vers tes parents ! Vous avez fait trop de mal.

— Laisse-nous tranquilles ou nous te tuerons !

Il ne recule pas, bien au contraire. Contre toute attente, il avance et tend un poing fermé, les yeux plantés dans ceux de notre chef de file.
Certains membres de mon clan se meuvent en créatures de cauchemars, échangeant leur allure rondouillarde pour hérisser leurs gueules et leurs pattes de pointes acérées.
Enfin l’intrus ouvre la main, au creux de ses tout petits doigts, la première fleur de cerisier de la saison.
Un soupir profond raisonne du haut des montagnes, la terre tremble, l’éléphant et son cavalier viennent à notre portée. L’énorme divinité se tient à présent entre nous et l’enfant. D’un souffle du nez, il apaise tout le monde. Il sourit à l’humain, lui prend la fleur puis se tourne dans notre direction.

Entre ses doigts immenses, chaque pétale luit comme une langue de soleil et de lune. Les mouchetures sont des étoiles et apaisent notre rage.

Plus rien ne sert de leur en vouloir, de les maudire, de les mordre. Le mal que nous pensions combattre se blottissait en chacun de nous. Alors que notre terre réclamait nos caresses, nous étions prêts à la noyer de sang.
Nous ne sommes pas là pour ça.

Nous sommes là, maintenant je le sais, pour témoigner de la beauté de notre terre. Peu importe les vagues, le souffle malsain au haut d’une cheminée. Ce n’est pas à nous de nous en préoccuper.

Car nous sommes l’espoir qui marche au-devant du désastre, nous sommes le soleil, le terreau, le fruit et sa saveur. Réels plus que n’importe qui ici, nous sommes les piliers solides d’un peuple exsangue. Nous ne faiblirons jamais, car nous sommes une âme plus vivace qu’un cœur qui palpite.

Notre pays vacille : c’est une flamme, nous sommes l’espoir qu’elle consume pour perdurer. Nous sommes notre pays, sa culture, son sol, son eau et son riz.

Nous n’attendrons plus que refleurissent les cerisiers, car tanuki comme kitsune, dragons comme tigres, gigantesque cavalier comme tortue majestueuse, nous sommes les cerisiers et l’espoir de les voir fleurir. Que notre cœur s’ouvre grand comme une gueule millénaire et le bourgeon éclora.

De toutes nos griffes, de toutes nos fourrures, de danses en danses, de tour en tour, nous grandissons. Par milliers, nous emplissons les cœurs et faisons rêver les enfants. Par millions, nous veillons et aiguisons les craintes. Unis et jamais seuls, nous luttons contre la fatalité.

Nous ne sommes pas seulement des animaux, des esprits, ou des fantômes. Nous sommes la force qui soulève, la main qui réconforte, l’épaule qui soutient.

Il n’est pas nécessaire de croire en nous, car nous sommes. Nous sommes le Japon, nous sommes son âme.

Texte en ligne : La Traversée du Goâ




La traversée du Goâ


Il fut un temps où les coups de canons résonnaient autour de mon île. Le comte de Horn faillit avoir raison de mon peuple. Il démonta les cloches, réquisitionna les bestiaux, pilla les champs de blé. Tout cela devint son trésor. Il termina sa conquête aux pieds de nos racines. Après avoir vendu toutes ses richesses à un roi dont je ne connais plus le nom, le calme revint. Notre bosquet, qui fut une forêt, se vida des hommes qui s’y cachaient. Moi, et mes frères, nous nous y plaisions bien. Aujourd’hui je n’ai plus de frères, que de lointains neveux.
Ici, le vent transporte sur toutes les terres l’iode d’un océan exigeant. Bientôt, je lui ferai face, après avoir traversé les bocages et leur herbe grasse. J’entame demain ma transhumance. Mes épines frissonnent. À l’orée de Noirmoutier, mon peuple de bois se prépare pour un dernier voyage.
Nous sommes tous, au départ, la pomme de pin d’un autre. Abandonnés là par la fatigue de nous porter. Sous la férule des saisons qui nous rythment. Je me souviens avec gaieté de mon premier chignon d’épines. Je poussais vaillamment à l’ombre de la forêt. Aujourd’hui, ma sève vieillit, comme celle de mes compagnons. Depuis deux nuits, nous arrachons nos racines à la terre qui nous tient tant à cœur. Bientôt, je saurais l’océan autrement que par les bourrasques qui le portent.
***
Inace, le plus fort de nous tous, vient de donner le signal. Nous quittons notre butte. Je me soulève à la même cadence que mes frères. Dans la nuit profonde, nous sommes vingt, peut-être trente, à suivre la route. Notre écorce se craquèle. Un arbre n’est pas fait pour voyager. Nos racines s’enfoncent dans la terre meuble, le chant des grillons nous accompagne. D’un signe, nous nous immobilisons tous. Sur le chemin qui borde la forêt, une jeune fille passe à vélo. Il est tard, sa présence ici est des plus inattendues. Nous l’écoutons tous, elle chantonne tout en pédalant. Sa joie de vivre me semble si lointaine qu’elle m’en fait presque mal. Un instant, j’espère qu’elle soit une fée venue nous dire adieu.
Voici le mois de mai où la feuill’ vole au vent ! Voici le mois de mai où la feuill’ vole au vent ! Où la feuill’ vole au vent, si jolie mignonne ! Où la feuill’ vole au vent, si mignonnement !
Il n’en est rien. Elle disparait de notre champ de vision. Aussi vite qu’elle est apparue. La marche reprend.
***
Les racines engluées dans un pré gorgé d’eau, nous pestons contre la pluie qui nous précède. À chaque mouvement, la chute nous menace. Si l’un de nous tombe, il devra être abandonné là. Les bruits de succion de notre marche accompagnent les chants des grenouilles de la mare juste devant nous. Je rêve de pouvoir me débarrasser de cette argile qui m’oblige à redoubler d’efforts. Je ressens la volonté de cette terre qui ne veut pas nous laisser partir. Elle nous a nourris, soutenus depuis si longtemps. Pourtant ses bras sont devenus une prison.
Lorsque nous nous en sommes tous sortis, le soleil affleure à l’horizon. Nous nous plaçons à côté d’une haie de noyers. Inace tente d’engager la conservation. Ils sont déjà morts. Peu nombreux sont ceux qui supportent d’attendre la traversée.
La tristesse s’empare de mon cœur. Je n’ai plus envie de porter mes branches. Le chemin n’est plus très long, nous avons bien progressé. Devant nous, les vagues nous offrent la promesse d’un autre part. Je n’ai plus qu’un souhait, rejoindre ma pinède loin de cette île qui m’emprisonne.
***
Le soleil m’éclabousse. Je suis ivre de fatigue et je ne trouve pas le sommeil. Le vent m’agace, les moutons sur l’océan me narguent. Ils dansent, m’appellent à les rejoindre. Je ne les suivrais pas, je veux retourner à la terre de mes ancêtres. Dans ce petit village d’hommes, qui ne se souviennent plus ni pourquoi ni comment ils l’ont nommé ainsi. Les Pineaux. Cela ne me semble pourtant pas si compliqué à comprendre. Là-bas, nous allons tous un jour nous enraciner pour dormir. À cette pensée, mon cœur déborde de joie. Mes branches s’ouvrent au vent qui ne m’effraie plus. S’endormir près des siens, se lover sous une couche de mousse, devenir le nid d’un écureuil, le tuteur d’un champignon. Je ne rêve que de cela. Avant, il faudra l’affronter. Lui. Son sel, sa houle. Sa faim d’espoir à faire échouer.
***
La nuit nous engloutit. Nous nous dressons. L’océan s’éloigne comme effrayé d’un tel élan. Sans un mot, nous reprenons notre marche. Bien vite, la terre se transforme en sable. Une vaguelette me lèche les racines, je frissonne. Je ne lui appartiendrai pas. Haut dans le ciel, la lune nous accompagne. Elle dresse sa chevelure et fait fuir l’eau. Inace grogne, souffle et fait un premier pas. Nous le suivons. Les rangs se sont resserrés. Chacun de nous épaule son voisin et espère que celui-ci ne l’entraînera pas dans sa chute, si elle survenait. Pas après pas, l’eau monte sur mon tronc. Elle est juste à hauteur d’une herbe folle. Étrangement, elle me soutient plus qu’elle ne me gêne. Mon rêve se rapproche.
***
Inace n’est plus là. Un pas de côté lui a suffi pour basculer. La houle a fait le reste. Dans la pénombre, je l’ai vu flotter un instant puis être renversé par une première vague victorieuse. L’océan rugit de nouveau. Il exulte, nous couvre d’écume. D’un chuintement, il se moque de nous. La route est encore longue. Nous n’avons franchi qu’un tiers du chemin. J’ai peur. Un bouquet d’algues menace de me faire glisser à chaque pas. Seul l’appel de la terre de mes ancêtres m’aide à ne pas flancher. Tandis que je psalmodie un « Tu y es presque ! », l’océan se rit de moi et me hurle « Pas encore ! ».
***
Encore six de mes compagnons ont basculé dans les eaux. La nuit s’éclaircit déjà. J’ai peur de me retrouver en plein jour, au milieu des hommes, dressé sur mes racines. Nous venons d’essuyer l’assaut le plus vigoureux de l’océan. J’ai failli me laisser prendre. Lug, qui marche à mes côtés, m’a empêché de tomber. Je ne sais pas si j’en ferais autant pour lui. Plus nous avançons, plus la crête, en face de nous, se précise. Quelques façades claires se découpent dans la pénombre. Nous y sommes presque. Plus nous nous rapprochons de la grève, plus l’eau se fait profonde. Je pressens le nouveau piège que l’océan nous tend. Mais ne peux faire autrement que de m’y jeter.
***
Il se déchaîne autour de nous. Bouillonne, invente des tourbillons autour de nos racines, se sert des algues, des déchets qu’il contient pour nous ralentir. Jamais la terre dont nous rêvons n’a été aussi proche. Jamais je n’ai eu aussi peur de ne pouvoir l’atteindre. Je lutte contre le courant qu’il m’oppose et essuie cette tempête de tout mon bois. Lug ne faillit pas. Il combat lui aussi. Je crains à chaque pas d’avoir à faire un choix entre sa survie et la mienne.
La faune se joint à l’océan. Un nuage de méduse englue les rochers, rendant notre progression de plus en plus difficile. Le vent secoue nos épines et nos branches. Lorsque nous franchissons la pierre, c’est un sable mou et traître qui accueille nos racines. De toutes leurs forces, les éléments luttent pour nous affaiblir.
D’un dernier mouvement, j’enjambe un trou d’eau et me retrouve sur un sol plus stable. Je redresse l’échine. Incrédule. Nous y sommes arrivés.
***
Lug s’endort à mes côtés, après un ultime adieu. J’essaye de le remercier. Quand le grondement surgit de moi, il est déjà loin. Sous mes racines, un tapis d’épines mortes et de mousses gorgées de rosée. Devant moi, entre les branches des neuf compagnons qui ont survécu à la traversée du Goâ, un clocher se dresse. Çà et là, des filets de fumée s’échappent des cheminées des maisons du village. Tout le reste n’est plus qu’un mauvais souvenir. Je m’enfonce dans la terre riche de mes ancêtres. Je deviendrai bientôt le nid d’un écureuil, le tuteur d’un champignon. Avant de m’endormir, je tremble un peu. Que deviendront les pommes de pin que j’ai laissées, là-bas, sur l’île que je viens de quitter ?